En finir avec Spotify

2 octobre 2025

« Le streaming a volé la peur du silence »
Nick Cave

La fin du mystère

En finir avec Spotify, c’est refuser une perfusion sonore où l’on avale sans écouter. Le géant du streaming n’a pas tué la musique : il a éteint son mystère. Tout est disponible, tout le temps, et c’est bien le problème : quand l’abondance devient bruit de fond, plus rien ne résonne. Nous sommes passés de l’attente fébrile d’un disque à l’indigestion, où la musique s’évapore tel un parfum diffus. Avec Spotify, trop de musique tue l’écoute.

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Playlist sous assistance

Autrefois, on se vantait de ses goûts, on compilait des cassettes, on offrait un CD gravé comme une déclaration. Aujourd’hui, Spotify enfile à tout le monde la même chemise : Découvertes de la semaine. La singularité a fondu dans l’algorithme, comme une voix dans le chœur. On croit encore avoir le choix, mais c’est bien la machine qui tient la baguette. Si votre identité tient dans une playlist, c’est que vous êtes le produit.

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La fausse découverte

L’algorithme ne vous fait pas découvrir, il vous recycle. Même tempo, mêmes accords, mêmes refrains interchangeables. La nouveauté est calibrée pour flatter votre confort, pas pour heurter votre oreille. Elle tourne tel un manège figé, chaque tour promettant l’inédit mais revenant à la même musique. On avance dans ce labyrinthe sonore comme dans un supermarché sans sortie. Sur Spotify, la musique s’est mise à bégayer.

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Flux sans mémoire

Un vinyle se raye, un CD se perd, un MP3 se garde jalousement sur un disque dur. Mais Spotify, lui, ne laisse rien. On consomme des morceaux comme on scrolle des reels : à peine entendus, déjà oubliés. Le flux lave plus blanc que blanc : il efface toute mémoire. L’écoute s’est changée en traversée sans empreinte, comme une plage sans traces après la marée. Vous ne possédez pas votre musique, vous la louez à l’heure.

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La grande escroquerie

Chaque stream rapporte en moyenne 0,003 centime. Pour se payer un loyer, il faut dix millions d’écoutes par an. Autant dire que seuls les mastodontes survivent, et encore. Spotify s’engraisse, les majors encaissent, et les musiciens crèvent la dalle. Derrière le miracle d’un flux incessant, la scène ressemble à un champ après la moisson : tout a été pris, rien ne repousse. Écouter un artiste sur Spotify, c’est voter contre lui.

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Le retour du rituel

Mettre un disque, choisir une face, poser l’aiguille : voilà un rituel. Le streaming a liquidé ce geste, cette attente. Mais le manque finit par se transformer en désir : on redécouvre le vinyle, la cassette, le CD poussiéreux. Le geste de poser l’aiguille revient telle la main qui se tend vers un son qu’on croyait perdu. C’est un retour à la matière, au frottement du temps. Remettre un album sur sa platine, c’est réapprendre la patience.

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La nostalgie consciente

Nostalgie ne veut pas dire passéisme. Revenir à l’objet, au disque qu’on touche, qu’on garde, ou même qu’on prête, c’est une manière de dire non au tout-digital. Ce n’est pas fuir le progrès, c’est choisir son rythme. Une bibliothèque musicale vaut mieux qu’une base de données impersonnelle. Entre deux sillons d’un vinyle, on retrouve la lenteur d’une conversation. La mémoire est physique, pas algorithmique.

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Le dernier accord

Spotify n’est pas le diable. Mais il est devenu le fast-food sonore de notre temps : rapide, pratique, indigeste. On ne vous interdit pas d’y aller, mais qu’on ne s’étonne pas que la musique perde sa saveur. Écouter moins, mais mieux, c’est la seule échappatoire. Le vrai luxe, c’est peut-être d’écouter un morceau jusqu’à son silence, dans le creux duquel renaît l’écoute enfin. Spotify nourrit vos oreilles, mais affame votre esprit

Choses entendues

Pourquoi diaboliser un service pratique ?

Minute, papillon. En finir avec Spotify, ce n’est pas brûler la modernité ; c’est refuser la médiocrité en boucle. La commodité ne justifie pas la perte du mystère sonore. Et non, la paresse n’est pas un art de vivre.

Les artistes ne peuvent-ils pas en profiter ?

En théorie, oui. En pratique, pas du tout. Vouloir vraiment en finir avec Spotify, c’est admettre, in fine, que seuls les géants sont assis au banquet. Les autres nourrissent la machine et se contentent de miettes. En d’autres termes : un esclavage, fut-il moderne. Un algorithme ne fait jamais de cadeaux.

Les vinyles, les CD… C’est élitiste ou rétro-boomer ?

Ni l’un ni l’autre. En finir avec Spotify, c’est remettre un peu de chair dans l’écoute. Un disque physique, c’est la lenteur, la main, la trace. Rien d’élitiste, rien de nostalgique, tout d’humain. Seule la patience est le vrai luxe.

Et les podcasts, dans tout ça ?

Même combat, ou presque. En finir avec Spotify, c’est comprendre que tout ce qui s’écoute n’a pas forcément quelque chose à dire — sauf de belles exceptions (ces voix singulières à la parole libre qui méritent, elles aussi, de mieux gagner leur vie). Le flux ne remplace pas la pensée. Le bruit n’est pas une opinion.

Vous voulez qu’on revienne aux K7 ?

Tiens, pourquoi pas ? Plus on est de fous… Et parce que, en finir avec Spotify, c’est convenir qu’il est bon parfois de revenir à l’analogique, à l’effort, à la matérialité du son. Retrouver le geste, c’est retrouver la musique. Le vintage n’est qu’un nom moderne pour la sincérité.

Et si on aime l’algorithme ?

Alors on aime se laisser choisir. En finir avec Spotify, c’est refuser d’être le cobaye d’une oreille programmée. L’algorithme ne vous écoute pas, il vous profile. Être libre, c’est parfois zapper le progrès.

Que faire alors ?

Diversifier, explorer, ralentir. En finir avec Spotify, c’est redonner du sens à l’écoute : un concert, un vinyle, une radio locale, un silence. Écouter moins, mais écouter vrai.

Tout le monde n’a pas les moyens d’acheter des disques !

Justement. En finir avec Spotify, ce n’est pas dépenser plus, c’est écouter mieux. La rareté rend chaque morceau précieux, chaque écoute pleine. La valeur du son n’est pas dans son prix.

Spotify n’a-t-il pas démocratisé la musique ?

Il l’a surtout uniformisée. En finir avec Spotify, c’est refuser qu’une seule porte mène à tous les sons. La vraie démocratisation, c’est la diversité. L’abondance sans choix, c’est la censure en sourdine.

Et si on ne veut pas en finir avec Spotify ?

Alors on peut au moins apprendre à l’habiter autrement. En finir avec Spotify, ce n’est pas fermer l’appli, c’est rouvrir l’écoute. Ceux qui tendent vraiment l’oreille entendent encore le silence.

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écrit par
Dzuljana Jakopic