Déballer pour exister

3 novembre 2025

« Nous accumulons pour ne pas sentir le manque, mais c’est le manque qui nous définit »
Deborah Levy

Le geste et la scène

Le haul, ce mot d’Internet qui désigne le déballage filmé de ses achats, est devenu un genre à part entière. On y rit, on commente, on déballe : vêtements, cosmétiques, objets d’un jour. La culture du haul s’est ainsi transformée en miroir collectif, où le manque s’expose autant que les produits. Dans ce rituel d’apparence légère, le plaisir n’est pas d’avoir, mais de montrer qu’on a. Le désir est devenu une livraison express.

✦✦✦

Le spectacle du manque

Dans la culture du haul, le manque est le moteur invisible. Chaque vidéo commence par une absence à combler, un vide à nommer, et répète la même scène : une attente grimée en joie. On ne montre pas ce qui manquait, mais le moment où l’on pense l’avoir trouvé. L’objet n’a d’intérêt que le temps de son apparition. Au fond, ce n’est pas la possession qui compte, mais la promesse qu’elle incarne. Le manque, lui, demeure.

✦✦✦

L’économie du trop

Le haul n’est pas une célébration de la consommation, mais sa caricature la plus sincère. On empile, on compare, on commente, comme si la parole pouvait justifier le trop. Tout s’achète, se remplace, s’exhibe. Le trop devient une valeur morale, une manière d’exister dans la surenchère. Ce n’est pas la richesse qui s’exhibe, mais la répétition du vide. On s’offre des objets comme on s’offre des preuves de vie. Le trop finit toujours par peser.

✦✦✦

L’esthétique du déballage

Tout est étudié : la lumière, le vernis des ongles, le ton de la voix. Le carton devient un théâtre miniature où l’objet n’est qu’un figurant. Ce n’est plus l’achat qu’on partage, mais l’instant précis de la révélation : un climax de cellophane et de faux suspense. L’œil du spectateur s’accroche aux gestes plus qu’aux choses, à la promesse du « waouh » qui ne vient jamais vraiment. Dans la culture du haul, le rituel remplace la surprise.

✦✦✦

La culture du haul

Le haul n’est plus un simple partage, c’est une autobiographie marchande. On ne montre pas des objets, on s’y reflète. Chaque sac devient une extension du moi, chaque paquet une preuve d’appartenance au monde visible. Derrière la joie affichée, il y a souvent la peur d’être effacée. La personne devient vitrine, sa tête un logo, son goût un algorithme. On s’emballe pour ne pas disparaître, et parfois, on s’y perd pour de bon.

✦✦✦

L’épuisement du plein

A force de déballer, on finit par se vider. Le plaisir s’émousse, les gestes se répètent, les cartons s’empilent comme des jours tristes. L’excitation a la durée d’un flash, la joie celle d’un plan bien cadré. Les hauls s’enchaînent comme des soupirs sans voix, documentant une fatigue collective. Même l’abondance y semble morose, comme un sourire qui dure trop longtemps. L’excès n’est plus un luxe, c’est un épuisement.

✦✦✦

Le retour au peu

Revenir au peu, ce n’est pas renoncer : c’est réapprendre à choisir. Acheter moins, mais mieux, regarder plus longtemps, désirer plus lentement. Il y a dans la rareté une forme de paix que la surabondance ignore. Posséder moins d’objets, c’est retrouver du temps, de l’attention, du silence. Ce n’est pas la frugalité qui libère, mais la fidélité à ce qui compte vraiment. Le peu, enfin, nous rend la paix

Choses entendues

La culture du haul, c’est quoi exactement ?

C’est le moment où le shopping devient spectacle et le vide contenu.

Pourquoi la culture du haul fascine-t-elle autant ?

Parce qu’elle transforme le manque en divertissement, et l’envie en mise en scène.

Est-ce grave d’aimer la culture du haul ?

Non, tant qu’on sait que ce n’est pas de la vie qu’on regarde, mais du carton.

La culture du haul rend-elle heureux ?

Seulement le temps d’un plan bien cadré. Après, tout recommence.

Pourquoi la culture du haul fatigue ?

Parce qu’à force de tout montrer, on ne ressent plus rien.

Peut-on participer à la culture du haul sans se perdre ?

Oui, si l’on apprend à fermer la caméra avant d’ouvrir le paquet.

La culture du haul est-elle une forme d’art ?

Peut-être, mais un art qui s’use à force de s’exposer.

Que dit la culture du haul de notre époque ?

Qu’on préfère prouver qu’on possède plutôt que savoir ce qu’on aime.

La culture du haul, c’est de la vanité ?

Non, c’est de la solitude bien éclairée.

Et si on sortait de la culture du haul ?

Alors il faudrait réapprendre à désirer en silence.

Ailleurs sur le Coin Bohème

écrit par
Dzuljana Jakopic